Le Tiroir à Bricoles.

Le Trou (suite).

  • Merci une fois de plus à Caroline Ruth d’avoir accepté d’illustrer un texte de cette série introspective. Merci et bravo !!

Assis en tailleur au bord du trou, je reste un long moment les yeux perdus cherchant à accrocher quelque chose qui se distingue dans l’obscurité totale.

Toujours cette vibration étrange qui semble dialoguer directement avec chaque cellule de mon corps. Comme un appel. Lentement j’ouvre la main et observe longtemps ma paume. Que va t il se produire si je plonge ma main dans ce magma de vie ? Vais je me perdre ? Est ce que tout va s’arrêter instantanément ? Est ce que je vais rejoindre la multitude de vies perdues ou futures ?

Pourtant je n’ai pas peur puisqu’ici je ne suis rien, je suis juste une idée avec un corps « standard »*. Ma paume est claire et propre. Comme sur une photo de pub pour un produit cosmétique ou pour un médicament. Rien ne la distingue. Aucune marque, aucun signe, pas de cicatrice, pas de tâche elle n’a même pas de poils. C’est une idée de main… une image.

Lentement je laisse les muscles de ce bras se détendre et ma main plonge à travers ce trou, millimètre après millimètre. D’abord je ne sens rien, à part cette vibration qui semble s’amplifier. Et puis au lieu de sentir ma main plonger dans quelque chose, c’est quelque chose qui plonge dans ma main, une sorte de courant d’air, qui s’infiltre sous ma peau, enrobe mes os et pénètre dans les fibres de mes muscles.

Quelque chose d’extrêmement agréable. Et cette brise remonte rapidement le long de mon bras, pris de panique je retire mon bras très vite dans un grand mouvement et comme si tout mon avant bras avait été couvert de peinture, une énorme giclée de quelque chose éclabousse les murs et le sol dans un grand arc. Je regarde mon bras, il semble intact, aucune trace, aucune tâche… alors je me relève et j’approche lentement de cette giclure qui n’a pas vraiment de couleur précise. C’est ce qui me surprends d’abord. Les choses n’existent que lorsqu’on peut les nommer. Ce qui est là devant mes yeux ne peut être nommé avec les mots que je connais… il semble que cela soit une éclaboussure de … d’existence…

Le visage presque collé au mur j’observe cette trace et je m’aperçois qu’elle n’est pas fixe. Enfin sa forme l’est mais son contenu ne l’est pas, comme un réseau de veines, l’intérieur vibre et pulse comme du sang. Du sang multicolore et changeant, magnifique.

Doucement j’approche mon doigt et le pose sur cette trace et puis comme on le ferait avec de la peinture je laisse glisser mon doigt le long du mur pour étaler ce fluide. Ce qui se produit est incroyable. La trace laissée par mon doigt ressemble à une sorte de trace vidéo où on distingue comme un film tourné au caméscope. On y voit des gens dans un jardin. Je reste de longues minutes à regarder ce film défiler et mon doigt continue d’étaler la peinture sur le mur. Et chaque goutte étalée me montre un autre moment, d’autres gens, d’autres lieux, d’autres époques. Certaines me paraissent extrêmement anciennes et d’autres très futuristes.

Il n’y a parfois que des lieux vides. Des paysages. Il n’y a parfois qu’une époque. Je ne sais comment l’expliquer mais j’en suis sûr.

Je peints sur ce mur. Je peints avec des existences. J’ai devant les yeux une multitude de vies que j’étale avec un doigt. Impossible de savoir si elles sont passées présentes ou futures … qui sont ces gens ? Que sont ces temps ?

Et que vais je faire de tout ça ?

Que dois-je faire de tout ça ?

Dois je juste refermer ce trou et continuer la création de mon univers seul ? Dois-je puiser dans ce puits la matière première de mon univers ?

Est ce que je fais partie de ce tout où est-ce moi qui doit créer un univers avec tout ça ?

Je ne sais pas.

Je reste debout pendant des heures à observer ces vies sur mon mur. Soudainement une sorte de vague monte en moi et je me mets à pleurer, pleinement amplement, délicieusement, pleurer comme on chante un requiem, et des larmes coulent de mes yeux et tombent sur le sol blanc immaculé.

De l’eau est née la vie, l’homme pleure pour rendre à la nature ce cadeau ancestral.

Voici mon cube vide grouillant de vies… je suis un peu désemparé. Je ne sais comment réagir.

*Cela me rappelle ce monde où je dois avouer avoir vécu pendant une vingtaine de mois. Un monde virtuel où tout était possible un monde entièrement fabriqué par ceux qui y vivent. Un monde où on a réalisé  les rêves des humains. D’abord on est immortel, rien ne peut vous détruire, aucune maladie, aucune guerre… On peut se téléporter d’un bout à l’autre du monde instantanément. On peut y etre homme ou femme ou rien, ou y prendre la forme que l’on souhaite. On peut vivre sans boire et sans manger, sans argent, on peut habiter une maison perchée à 300m dans le ciel. Toute création commence par une forme primaire, sphère ou cube…

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